So aɗa namnɗo, namnɗo gannɗo. So a wuuri, namnɗo. So a namndiima, majjata

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Castes et stratification sociale au Fuuta Tooro (Mauritanie/Sénégal)

Article originellement publié le 25 octobre 2019

Parler de caste peut paraitre incongru tant le terme est porteur de connotations. Si le terme caste est souvent utilisé pour décrire les sociétés sahéliennes, il est important de noter que les connotations de pureté et d’impureté qu’on peut trouver dans d’autres civilisations, y sont absentes. Dans le Sahel, il s’agit plus d’une hiérarchisation socioprofessionnelle, plus ou moins rigide selon le temps et l’époque; une stratification qui perd de son sens avec la modernité mais structure toujours les relations entre les membres. Ainsi pour Cheikh Moussa Kamara de Ganguel, “l’appartenance statutaire (al-asl), au Fuuta Tooro, se définit (d’abord) par l’activité (al-hīrfa). C’est elle qui désigne le rang social et pas autre chose. Aussi celui qui exerce une profession et est connu comme tel ainsi que ses fils et ses petits-fils appartiennent au groupe statutaire qui correspond à cette profession.

Les sociétés organisées en classe socio-professionnelles héréditaires sont communes à plusieurs peuples de la sous-région sahélienne et de l’Afrique de l’ouest. La société peule du Fuuta Tooro ne déroge pas à la règle, elle connait une organisation extrêmement stratifiée et hiérarchisée qui peut être difficile à assimiler aussi bien pour un étranger que pour un natif. L’idée de cet article est de présenter une vue d’ensemble de ces groupes socio-professionnels qui composent à eux tous la société Foutanké.

Limites théoriques du Fuuta-Tooro à son apogée par Oumar Kane

Le Fuuta Tooro est un ancien Etat et une zone de peuplement de l’ethnie peule située à cheval entre la Mauritanie et le Sénégal dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal comme présenté sur la carte ci-dessus. Le Fouta est entouré des émirats maures au nord, du Guidimakha soninké à l’est et des Etats wolofs au sud et à l’ouest ce qui fait de lui un carrefour culturel et ethnique mais également une zone tampon aux influences multiples.

Il est important de comprendre la souche de peuplement du Fouta avant d’aborder le sujet des castes. Les natifs du Fuuta Tooro se nomment eux-même « Fuutaankooɓe » (sing. Fuutaanke) et bien que d’origines diverses partagent aujourd’hui le pulaar (nom de la langue peule à l’ouest de l’Afrique), la culture peule et l’islam en commun.

Si l’origine du terme “Fouta” fait débat chez les historiens (cf. précédent article), le terme “Tooro” lui pourrait selon Oumar Kane venir du verbe “toorde” qui signifie le fait d’homogénéiser une bouillie de mil en pulaar. Cette homogénéisation d’un ensemble à la base hétérogène témoigne des origines ethniques diverses des habitants du Fouta.

En effet, bien que nous parlons de société peule il est important de préciser que les habitants du Fouta sont issus d’un melting-pot plus ou moins ancien et ne sont pas forcément tous initialement d’origine peule. Nous pouvons aisément distinguer deux grands groupes selon l’ascendance que les Foutanké distinguent eux-mêmes : les Peuls ou Fulɓe (sing. Pullo) et les Haalpulaaren (“ceux qui parlent pulaar”) ou dans la version française “Toucouleurs “, dérivé du nom de l’ancien royaume du Tekrour et de l’appelation wolof “Tukulor” comme vu dans l’article précédent.

Les Haalpulaaren sont issus d’un métissage culturel entre Peuls, Wolof, Sèrères, Soninké habitant dans la vallée du fleuve et partageant l’Islam et la culture peule comme identité. La foulanité de toutes ces populations ne faisant aucun doute, du moins culturellement parlant, nous conserverons le terme de société peule pour désigner celle du Fuuta Tooro.

Les castes sont appelés en pulaar Kinɗe (sing. Hinnde) et correspondent à des corps de métiers bien définis qui s’héritent par le père. Il est plus judicieux de distinguer les trois grands groupes qui forment ces castes avant de les aborder en détail.

  • Les Nobles : Rimɓe (sing. Dimo)
  • Les Artisans : Ñeeñɓe (sing. Ñeeño)
  • Les Captifs : Jiyaaɓe (sing. Jiyaaɗo) ou Maccuɓe (m) / Horɓe (f)

Les Nobles sont en haut de l’échelle, ils sont subdivisés en 5 castes :

  • Fulɓe ou Fulɓe Jeeri : Les Peuls (éleveurs)
  • Tooroɓɓe: les Chefs religieux / Marabouts
  • Seɓɓe: les Guerriers
  • Subalɓe: les Pêcheurs
  • Jawaanɓe: les Courtisans / Diplomates

FULƁE (sing. Pullo): Les éleveurs peuls au Fuuta Tooro sont un corps de métier d’origine peule et portent des patronymes tels que : Diallo, Ba, Sow, Dia, Ann, Ka, Barry… Ils sont les praticiens de l’élevage de bovins et d’ovins et sont originellement nomades ou transhumants dans la savane du Jeeri.

Une bonne partie d’entre eux sont des « Fulɓe Waalwaalɓe », aujourd’hui sédentarisés près du fleuve à proximité des terres cultivables où ils pratiquent l’agriculture et l’élevage en enclos. Ils sont islamisés et ont délaissé le nomadisme pour s’adonner à l’apprentissage de la religion et d’autres activités de la vie citadine.

Les Fulɓe même sédentarisés restent néanmoins très attachés à la vache et à la tradition pastorale, et surtout à la consommation du lait. L’adage dit : « Pullo kaarɗo kosam biraɗam » (“Le Peul nourri au lait frais”). L’élevage étant le métier par excellence en accord avec le Pulaagu il est considéré comme un idéal dans toutes les sociétés peules, sédentarisées ou non.

TOOROƁƁE (sing. Tooroɗo): Cheikh Moussa Kamara décrit cette caste comme un groupe d’agriculteurs sédentaires d’origines diverses (Peuls, Wolofs, Soninkés, Maures..) voués aux sciences islamiques qui en font une profession héréditaire dans la famille. Certains comme Oumar Kane remontent l’origine du mot « Tooroɗo » au verbe pulaar « toraade » (supplier/quémander/demander l’aumône). Surnom donné par les Fulɓe aux élèves des écoles coraniques qui disaient d’eux: « Tooroɗo ko torotooɗo » (“le Tooroɗo est un quémandeur”). Ce groupe est le dernier à émerger parmi ceux qui composent la société fuutanke

Originellement inclusif suite à la révolution des Marabouts, basé sur le mérite et l’apprentissage des sciences islamiques, ce groupe social est avec le temps également devenu un groupe statutaire fermé et héréditaire qui se transmet de père en fils. Les Tooroɓɓe enseignent l’islam aux enfants, le Coran, à lire et à écrire mais également aux adultes. Ils traduisent et commentent les versets du Coran et les hadiths (paroles prophètiques) en pulaar et dirigent la prière le vendredi et celle des fêtes de l’Aïd. Pour Cheikh Moussa Kamara, “l’activité spécifique des Tooroɓɓe [qui définit le groupe] est la science et la religion (al-‘ilm wa al-dīn)

Les djihads d’El Hadj Oumar Tall au 19ème siècle en Afrique occidentale vont pousser certains groupes Tooroɓɓe à s’installer dans différentes régions, notamment les régions de Kayes et du Macina dans l’actuel Mali, dans la région de Dingiraye en périphérie du Fouta Djallon en actuelle Guinée mais également dans certaines régions du Niger et du Nigéria en pays haoussa et en pays peul.

SEƁƁE (sing. Ceɗɗo): Selon Cheikh Moussa Kamara : « le Ceɗɗo du Fuuta Tooro est un individu noir, non pullo mais parlant pulaar ». Le terme pulaar « ceɗɗo » est originellement utilisé pour désigner l’étranger, il sert à désigner les Soninké chez les Peuls du Guidimakha ou les Malinkés chez les Peuls du Fouta Djallon. Au Fuuta Tooro ils représentent la caste des praticiens des métiers de la guerre, ils sont d’ascendance diverse (Wolofs, Peuls, Soninkés, Malinkés) mais seraient principalement d’ascendance wolof au vu de leurs noms patronymiques et descendraient des farba mis en place par les burba lors de la domination du Djolof sur le Fouta (sous le Bourba Cukuli Njiklan entre 1450 et 1500). Certains Seɓɓe ont néanmoins une probable origine soninké par le Wagadou (Ghana) d’où le terme « ceɗɗo mbeñu ghana », et d’autres sont d’origine peule, anciens partisans de la famille de Koli Tenguella. Traditionnellement, ils sont élevés dès le plus jeune âge dans les arts de la guerre.

Ils sont subdivisés en différents clans dont les chefs détiennent chacun un tam-tam de guerre avec lesquels ils prêtent serment les veilles de bataille dans des chants que l’on nomme « daaɗe ƴiiƴam » (“Les voix du sang”).

Les griots encouragent les seɓɓe par leurs compositions musicales et poétiques, ils rappellent leur bravoure au retour des combats. Le chant guerrier le plus connu est le « Yela », il econstitue le style musical le plus populaire au Fouta et repris par bon nombres d’artistes comme Baaba Maal ou Farba Sally Seck.

SUBALƁE (sing. Cuballo): Selon Cheikh Moussa Kamara il est: « un individu Noir, non peul, mais parlant la langue pulaar, de religion musulmane et pratiquant comme métier la pêche et l’agriculture ». Les guerriers et le pêcheurs sont proches et les alliances maritales fréquentes entre ces deux groupes. Ce groupe est également issu de gens d’origine diverses selon les migrations et métissages. Ils seraient néanmoins en majeure partie descendants d’anciennes communautés serères et wolofs. Ils portent souvent des patronymes typiquement sereres tels que : Sarr, Thioub, Faye ou Diop. Ils habitent en bordure du fleuve (dannde maayo) où ils pratiquent leur activité professionnelle, véritable maîtres des eaux, leur activité et leurs pirogues sont indispensables à tous.

JAAWANƁE (sing. Jawaanɗo): Les Jaawanɓe sont une caste hétérogène au niveau des origines (bien qu’une partie soit d’origine peule), très endogames et assez limitée en nombre. Le Jawaanɗo est un négociateur, médiateur & courtisan à la cour royale, reconnu pour ses qualités oratoires et son intelligence il intercède auprès des rois pour demandeur des faveurs mais également transmettre les demandes de la collectivité et conseiller la classe dirigeante. Les patronymes Jawaanɓe au Fuuta Tooro sont au nombre de dix : Bassoum, Bocoum, Daff, Kaam, Lah, Ndiade, Ndjim, Niane, Saam, Thiene. Au Macina (centre du Mali) ils sont souvent associés aux Peuls on parle par de « Fulɓe Jawaanɓe »

Ces cinq castes constituent la noblesse du Fuuta Tooro, les mariages entre elles sont fréquents et tous bénéficient de certains privilèges dus à leur statut social. La deuxième groupe de la société Foutanké est celui des Artisans ou Ñeeñbe. Les Ñeeñbe au Fuuta Tooro peuvent être assimilés à la caste des Nyamakala dans la région du Fouta Djallon. Ce terme désigne l’ensemble des artisans et travailleurs manuels spécialisés dans la transformation des matières premières (bois, métaux, peaux..).

Selon Yaya Wane les Ñeeñɓe peuvent être divisé en deux catégories : ceux caractérisés par la spécialisation professionnelle (“fecciram golle“) et au sens plus large les divertisseurs et laudateurs (Nalaŋkooɓe) à savoir : musiciens, chanteurs, danseurs, poètes, historiens etc.

Pour simplifier, nous les diviserons en:

  • Maabuɓe : Tisserands
  • Wayilɓe: Forgerons
  • Sakkeɓe: Cordonniers / Savetiers
  • Lawɓe: Boiseliers / Menuisiers
  • Wammbaaɓe: Conteurs / Généalogiens
  • Awluɓe: Griots

MAABUƁE (sing. Maabo)

Les Tisserands du Fuuta Tooro sont un groupe d’origines diverses (wolofs, serrères, malinkés ou soninkés) même si la tradition orale attribue aux Malinkés la tradition du tissage et que la plupart de leurs patronymes ont une consonnance mandingue. Les tisserands s’occupent à l’origine exclusivement de tisser les pagnes, vêtements, les voiles colorés des femmes et les gazes, quant à certaines de leurs femmes, elles étaient spécialisées dans la poterie.

Avec le contact avec l’aristocratie et les débuts la mondialisation qui a conduit à l’importation d’étoffes venus de l’étranger, un nombre important de Maabuɓe se sont spécialisés dans la généalogie des Fulɓe, des Jaawanɓe ou des Tooroɓɓe délaissant ainsi le métier de tisserands pour exercer celui de Griots*.

WAYILƁE (sing. Baylo)

Les Wayilɓe ou forgerons sont les artisans des métaux, leur activité est appelée « mbaylaandi » en pulaar. Ils sont comme les autres castes également d’origines ethniques diverses (Wolofs, Peuls, Soninkés ou Maures..) et pratiquent un corps de métier héréditaire. Ils se subdivisent en trois principaux groupes:

Les Haɓerɓe issus des familles Mbow, Diop, Thiam ou Sy qui revendiquent une origine maure voire orientale. Leur principal rôle est de fabriquer les accessoires pour la cavalerie (fers et chaines d’entraves, éperons, appliques de harnais, mors, pectoraux etc.). Ils fabriquent également les lances, sabres, poignards et autres matériaux de guerre, ce qui leur donne un statut supérieur aux autres groupes de forgerons.

Viennent ensuite les Wayilɓe Sayakooɓe, des bijoutiers qui travaillent l’or, l’argent, le cuivre et le laiton pour fabriquer bracelets, anneaux de chevilles, anneaux d’orteil, chaines en argent, boucles d’oreilles etc. Ils sont sollicités par les riches et surtout les femmes qui portent leurs ornements dans les différentes cérémonies ou la vie de tous les jours.

Enfin, le troisième sous-groupe nommé Wayilɓe waleeri (métal noir) travaillent le fer et fabriquent les objets de consommation courante tels que : houes, haches, coupe-coupe, couteaux, poignards, harpons, hameçons etc. Des superstitions ont longtemps accompagné le statut de forgeron dans les croyances populaires, leur maîtrise des secrets du fer et du feu ont fait croire qu’ils étaient des jeteurs de mauvais sort pour nuire à leur ennemis. Ils cohabitent néanmoins avec les autres, non sans parfois subir certaines critiques.

SAKKEEƁE (sing. Sakke): Les Sakkeeɓe du Fuuta Tooro sont également une caste aux origines diverses (Wolofs, Soninkés, Peuls..). Ils représentent le corps de métier des tanneurs, cordonniers, bourreliers et travailleurs du cuir fabriquant sandales, chaussures, sacs de voyages ou gourdes pour le lait.

L’Histoire montre qu’il a existé une passerelle entre ce groupe et celui des forgerons (Wayilɓe) par l’intermédiaire des Sakkeeɓe Aalawɓe de patronymes Mbow et Thiam. Selon Cheikh Moussa Kamara ces deux familles étaient à la base des forgerons qui pour des raisons diverses ont suivi le statut de leurs mères. Le contact des Sakkeeɓe avec les Fulɓe est très ancien et historique. Les mariages entre les cordonniers et les tisserands sont également assez fréquents.

LAWƁE (sing. Labbo): Les Lawɓe s’occupent de la transformation du bois, ils fabriquent entre autres canots, gamelles, mortiers, pillons etc. Ils sont également d’origines ethniques diverses, certains sont d’origine soninké de patronymes : Bathily, Kebe, ou Tounkara. D’autres sont d’origine peule avec comme patronymes : Sow, Ndioum, Tall, Dia, Ba.. ou d’origine wolof avec comme patronymes : Niang, Diop, Wade.. Les Lawɓe peuvent être divisés en deux catégories :

Les Lawɓe Laaɗe (sing. Labbo Laana) et les Lawɓe Worworɓe (sing. Labbo gorworo).Les premiers ont préséance sur les seconds par leur activité. Le Labbo Laana fabrique les pirogues et prétend que la Labbo gorworo, qui fabrique les objets de bois courant était à l’origine son esclave. Les Lawɓe laaɗe sont sédentaires et habitent au bord du Fleuve à proximité des pêcheurs (Subalɓe), et cotoient également les guerriers (Seɓɓe) tandis que les worworɓe, nomades, sont plus en relation avec les Fulɓe Jeeri (Peuls transhumants) dont ils suivent les migrations. Ils fabriquent mortiers et pillons qui servent à séparer le mil et le son mais également des louches, des cuillères en bois, des manches pour les haches ou les houes etc.

Les Lawɓe de patronymes Sow, Gajaaga, Ndioum et Wele sont considérés comme les Lawɓe ayant la même origine que les Fulɓe et les Wammbaaɓe*. Leur parenté résulte de l’histoire connue au Fuuta sous le nom de : « Dicko Labbo, Sammba Pullo, Demmba Bammbaaɗo » (selon les versions). Dicko, Sammba et Demmba auraient été trois frères Peuls éleveurs que la spécialisation professionnelle aurait séparés. Les Lawɓe nomades étaient également réputés grands chasseurs d’éléphants et seraient à l’origine de la disparition de ceux-ci de cette région.

WAMMBAAƁE (sing. Bammbaaɗo): Les Wammbaaɓe, comme les Lawɓe sont attachés de manière exclusive aux Fulɓe. Ils sont leurs musiciens, guitaristes et généalogistes. Dans les villes sédentaires ils sont toujours installés auprès des Fulɓe Saare (Peuls sédentaires/des villes). Des villes, ils se déplacent en caravane pour rendre visite aux Fulɓe Jeeri (Peuls transhumants) peu importe où ils se trouvent en brousse. Ces derniers leurs accordent l’hospitalité et leur donnent des cadeaux importants. La spécialité du Bammbaaɗo est d’apprendre la généalogie des clans peuls (Ururɓe, Woɗaaɓe, Yaalalɓe, Ferooɓe etc.) ils sont spécialisés chacun dans la généalogie des clans et de la préservation des lignages.

AWLUƁE (sing.Gawlo): Les Griots sont des musiciens chanteurs, généalogistes et compagnons de tous les jours. En temps de guerre ils encouragent les Guerriers (Seɓɓe) aux rythmes des tambours en chantant le chant le “Yela”, célèbre chant de guerre fuutaanke. En temps de paix ils sont conservateurs de la tradition généalogique de chaque membre du groupe, ils font l’éloge des ancêtres de chacun et rappellent leurs exploits. Les griots s’attachent généralement à une famille ou à un chef de clan il apprend les tables généalogiques et les conserve, il est le préservateur de l’histoire de chacun.

Lors des cérémonies il chante en l’honneur des hôtes en échange de redevances. Tout personnage historique avait à son service son griot attitré. Dans la vie de tous les jours ils égayent les gens dans les réjouissance publiques ou privées dans la famille, les mariages, les baptêmes, la circoncision des garçons, les séances de lutte mais également les fêtes religieuses.

Bien qu’ayant les moyens de s’habiller richement et gagnant bien leur vie ils restent dans une position inférieure et ne peuvent se marier qu’à l’intérieur de leur groupe, cependant il n’existe au Fouta, à l’encontre des griots, aucune discrimination, dans l’habitat, ni dans la sépulture.

Les groupes socio-professionnels des nobles ou des artisans ont en commun le fait d’être considérés comme des hommes libres et de jouir d’une autonomie sur tous les points. Le troisième groupe qui constitue la société foutanké est celui des serviles. Il semble en premier lieu nécessaire de préciser que ce statut a connu une évolution non-négligeable au fil du temps, bien que l’on continue de désigner une personne “servile” de manière statutaire et que de nombreux réflexes féodaux persistent.

Répartitions des catégories sociales dans la société toucouleur en 1958, extrait de « Tribus, ethnies, et pouvoir en Mauritanie »

JIYAAƁE (sing. Jiyaaɗo) ou MACCUƁE (sing. Maccuɗo) : Les Captifs

Les captifs du Fuuta Tooro constituent un groupe dont le statut est définit par l’absence de liberté. Ils sont appelés « Jiyaaɓe » (« ceux qui sont asservis ») et sont considérés comme des biens meubles. L’esclave mâle est appelé Maccuɗo tandis que la femme servile est nommée Korɗo. Dans la société fuutaanke, les esclaves peuvent exercer n’importe quel métier selon la volonté du maitre sans pour autant changer de statut.

Dans la moyenne vallée du fleuve Sénégal nous pouvons distinguer historiquement deux types d’esclavages : celui de transit, qui consistait à razzier puis revendre les esclaves aux nations étrangères, et l’esclavage local ou domestique d’esclaves achetés ou reçus en tribut par d’autres royaumes. Dans sa Muqqaddima Ibn Khaldoun reprend d’Al-Idrisi dans ces termes : « les gens du Takrur et du Ghana razzient et font des captifs qu’ils vendent aux commerçants. Ceux-ci les transportent au Maghrib, où ils forment la masse des esclaves. »

L’esclavage au Fuuta Tooro a pris une dynamique différente lors de la domination de la dynastie Deniyanké depuis l’accession au pouvoir de Koli Tenguella et la vassalisation de plusieurs royaumes de la sous-région à partir de la seconde moitié du 16e siècle.

Le Fouta Deniyanké qui dominait à l’époque la rive droite jusqu’aux frontières du Tagant, recevait le aussi bien le tribut de certaines tribus maures de la région que celui des États voisins de Sénégambie. Ainsi, le Fuuta ne faisait esclaves que les étrangers issus d’autres nations d’où l’hypothèse de l’origine linguistique de « maccuɗo » qui serait dérivé de « majjuɗo » (« le perdu »).

Ces captifs venus de l’étranger étaient généralement donnés en tribut par les royaumes vassaux du Fouta ou vendus par l’intermédiaire des marchands du Gunjuru, du Gajaaga et d’autres royaumes de la sous-région. Les Fulɓe ne se font traditionnellement pas esclaves entre eux mais achètent les captifs issus d’autres peuples sur les marchés et les utilisent pour garder leur bétail.

La seule occasion qui permettait au Jiyaaɗo d’accéder à la liberté est d’apprendre le Coran et de le mémoriser dans sa totalité, ce qui est néanmoins très rare car beaucoup de maitres refusaient volontairement de les instruire et de leur faire fréquenter les madrassas.

Si certains captifs ont pu acceder à la liberté suite à la révolution Tooroɗo de 1776 qui avait pour ambition de mettre tout les croyants sur un pied d’égalité, le Fouta n’a pas pour autant cessé de s’approvisionner en esclaves chez les populations non-musulmanes de la région et d’échanger avec le comptoir de Saint-Louis. Toutes les sources historiques laissent ressortir l’idée que l’interdiction de la traite au Fouta par l’almamy Abdulqadir Kane ne concernait que celle des esclaves musulmans.

Ces esclaves habitaient traditionnellement les « wurooji » ou « ruunde » au Fouta Jallon, des habitations en dehors des villes proches à proximité des enclos à bétail. Les esclaves travaillaient ainsi sur la propriété de leurs maitres, gardaient les troupeaux, réparaient les toits des cases et étaient très attachés aux familles maitresses, la situation de ce captifs domestiques était vue meilleure en comparaison à celle des captifs capturés lors des guerres ou batailles. Certains de ces esclaves domestiques travaillaient également pour leur propre compte, et avaient le droit de posséder une parcelle pour cultiver, en alternant le travail dans leurs propres champs et dans ceux de leurs maitres.

Extrait de « La première hégémonie peule » sur les relations entre l’almamy Abdulqadir Kane et le comptoir de Saint-Louis.

La pénétration coloniale européenne à la fin toute fin du 19ème vient mettre fin officiellement à la pratique l’esclavage dans la région. Le Maccuɗo de ce jour n’est plus soumis à toutes les volontés du maitre. Cependant, des rapports de dépendance peuvent exister entre les personnes de statut servile et leurs familles maitresses, en milieu rural mais aussi en milieu urbain. Le Maccuɗo pourra être appelé pour exercer des services pour ses anciens maitres en ayant une rémunération symbolique (en nourriture, en tissu, et parfois en argent). Il est généralement celui qui, traditionnellement, s’occupe des taches et corvées ménagères dans les cérémonies ou les fêtes. Il est par exemple fréquent que le captif sacrifie une bête pour une famille et reparte avec une partie de la viande.

Malgré l’évolution du statut de Maccuɗo avec le temps, les séquelles de l’esclavage se font sentir, et l’ancien esclave même affranchi est marginalisé, que ce soit dans les unions maritales, ou dans l’ascension sociale comme l’accès à un poste important. Les Maccuɓe en milieu rural sont généralement encore à proximité de leurs « maitres » et certains cultivent encore sur leurs terres sans réelle rémunération, ce qui pourrait s’apparenter à de l’esclavage foncier ou du servage. En milieu urbain le captif va vivre une ville totalement normale mais dans sa contrée d’origine on ne manque pas de lui rappeller son statut d’esclave statutaire, peu importe sa richesse ou l’étendue de ses biens. Bien qu’on ne puisse pas à proprement dit, le forcer à travailler, le captif se retrouve souvent aliéné par son statut et la marginalisation qu’il subit nous laisse nous poser la question de l’étendue des séquelles du système esclavagiste dans la société du Fuuta Tooro.

Les 3 grands groupes statutaires du Fuuta Tooro se retrouvent à des degrés divers et sous différentes appellations, dans la majorité des sociétés sahéliennes. Tout comme celles du Fuuta Toro, ces hiérarchies statutaires subissent de profondes mutations et renégociations avec l’éducation universelle, les politiques de réformes agraires, la décentralisation et en général avec le jeu politique des États postcoloniaux. Ainsi, l’acte de décentralisation (acte II) de 2008 au Sénégal a amené à la création de multiples communes avec des compétences en matière de polique locale. L’élection des maires de ces communes au suffrage universel en 2009 a été l’occasion de luttes farouches pour le contrôle de la gouvernance locale, amenant parfois à des contestations sur des bases statutaires (groupes subalternes contres groupes nobles) à Mboumba, à Kanel et à Thilogne entre autres. Si beaucoup de ces élections ont connu une suite judiciaire, elles ont montré les limites des hiérarchies statutaires, ainsi que les changements induits par l’éducation, les opportunités économies, la décentralisation et la démocratisation.

Plutôt que d’exister depuis la « nuit des temps », cette stratification sociale est le résultat d’un processus historique marqué par des ruptures et des continuités, entrainant par moments la renégociation de ces relations statutaires comme au Fouladou sous Moussa Molo Baldé, voire la formation de nouveaux groupes comme celui des « Torooɓɓe » avec la révolution maraboutique de 1776. En effet au Fouladou, l’émancipation de la vassalité des Fulbe envers le Gaabu fut d’abord l’action des groupes subalternes et serviles, amenant un nouvel état de fait entre les dynamiques de ces groupes. Dans d’autres contrées où des révolutions de clercs musulmans ont eu lieu comme à Sokoto, il y’a eu un effort politique d’abolir cette stratification marquée par la spécialisation professionnelle et l’endogamie pour la fondre dans une identité islamique partagée. Cette volonté politique, à Sokoto contraste avec la neutralité du fondateur de la Dina, Sékou Ahmadou, sur l’abolition des Kinɗe (cf. Ahmadou Hampaté Ba et Jacques Daget. L’Empire peul du Macina) lorsque ce désir lui fut soumis par certains membres du Batu Mawdo du Macina, même si ce régime a été l’un des plus entreprenant au niveau politique et aussi au niveau économique.
Il est difficile de définir le futur de cette stratification mais il est évident que la spécialisation professionnelle qui était l’un de ces critères, n’est plus aussi pertinent qu’il ne l’était. Les sociétés évoluent, et leur organisation sociale avec. L’importance de cette stratification reste contextuelle mais il est difficile de prévoir ce qu’il en sera, dans le futur.

Sources:

[1] La première hégémonie peule, Oumar Kane, 2004

[2] Les Toucouleurs du Fouta Tooro, Yaya Wane, 1969

[3] Poésie orale peule Mauritanie – Sénégal, Abdoul Aziz Sow, 2009

[4] Histoire de l’esclavage et des luttes anti-esclavagistes en Mauritanie, Saïdou Kane, 2002

[5] Tribus, ethnies et pouvoir en Mauritanie, Philippe Marchesin, 1992

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