So aɗa namnɗo, namnɗo gannɗo. So a wuuri, namnɗo. So a namndiima, majjata

Restitution: entre la symbolique du sabre d’El Hadj Umar et la bibliothèque omarienne de Ségou

Le 17 novembre 2019, l’Etat français opérait un geste diplomatique d’une symbolique forte en restituant à la République du Sénégal, le dit sabre d’El Hadj Umar Al-Futi (1797-1864). Ce geste intervient dans le cadre de la conversation sur les restitutions aux États africains des biens pris lors des conquêtes coloniales, notamment dans le sillage du rapport “Sarr-Savoy”. El Hadj Umar est une figure qui transcende les frontières modernes.

Edouard Philippe et Macky Sall lors de la restitution du dit sabre d’El Hadj Umar le 17 novembre 2019.

Né à Halwar au Fouta Tooro dans l’actuel Sénégal vers 1797, il s’établit comme une figure intellectuelle de premier plan lors de son pèlerinage et de ses séjours à Sokoto et au Macina vers la fin des années 1830, avant de retourner dans son Fouta natal. À partir de 1846, il s’établit à Diégounko (république de Guinée actuelle) où il tient une zawiya et ensuite à Dinguiraye, bastion à partir duquel il mène une campagne militaire contre les royaumes de la région, tels que celui de Tamba (1850-51), ceux du Kaarta et de Ségou (1854-1860) et enfin celui du Macina (1862-4). Il est aussi une figure anticoloniale importante pour la sous-région, via ses critiques contre l’impérialisme sous Faidherbe, ses exhortations envers les musulmans du Fouta et de Saint-Louis, ses campagnes militaires (Garli; Médine, Farbanna, 1857) et l’inspiration qu’il a eu chez d’autres figures anticoloniales dans d’autres régions, comme Maba Diakhou Bâ (1809-1868) et Fodé Kaba Doumbouya (1818-1901).

La restitution du sabre dit d’El Hadj Umar a suscité une vive polémique cependant au Sénégal. En effet, beaucoup de supputations ont porté sur l’attribution du sabre à cette figure historique, mais aussi au mélange des genres entre la restitution par Edouard Philippe, et la signature de divers accords commerciaux entre le Sénégal et la France. D’autres se sont demandés si le sabre devait être restitué au Sénégal, même si El Hadj Umar est né en actuel territoire sénégalais.

En effet, El Hadj Umar a quitté ce monde en février en 1864 à Deguembéré dans les falaises de Bandiagara alors qu’il tentait de rallier son neveu Ahmed Tidiani Tall (1840-1888) qui levait une armée de secours. Ce sabre, bien que de fabrication française et probablement acheté sur un comptoir européen à cette époque a été pris lors de la conquête de l’Empire omarien par Louis Archinard entre 1889 et 1894. Le sabre dont il est question aurait été dégainé par Abdoullahi Tall (v.1880-1899) fils d’Ahmad al-Madani (1836-1897) lors de la prise de Ségou (6 avril 1890) lors que les troupes françaises après avoir vaincu les colonnes toucouleurs commandées par ses frères Ahmad al-Madani “Tokosso”, Saidou Lamido Juulbe (m.1891) et Muhammad Makki voulaient pénétrer dans la maison du père “diomfoutou”. Toutes les sources concordent pour affirmer sans aucun doute que le sabre restitué n’a pas appartenu à El Hadj Umar et n’était pas celui qu’il avait à sa disparition. Il est néanmoins le symbole d’une réalité indéniable qui est la spoliation des effets et manuscrits de l’Empire omarien par les troupes françaises lors de la “pacification” du Soudan occidental.

Abdoullahi b. Ahmad al-Madani b. Cheikh Oumar (1880-1899). Prisonnier d’Archinard, il meurt prématurément lors de son exil en France.

En 1860 à Markoya et en 1862 à Hamdallahi, El Hadj Umar désigne son fils ainé Ahmad al-Madani (v.1836-1897) ou Ahmadou Cheikhou comme son khalife et successeur et demande à tous ceux qui lui ont prêté allégeance de la renouveler auprès d’Ahmadou. Ce dernier gouvernera les Etats omariens avant d’être forcé à l’exil par les troupes d’Archinard en 1894, date à laquelle il se dirigera vers l’Est avec des membres de sa famille pour trouver refuge à la cour de Sokoto, dans l’actuel nord du Nigéria.

Les troupes coloniales prendront une par une les places forte de l’Empire omarien, Ségou et Koniakary en 1890, Nioro en 1891, et Bandiagara en 1893. Lors de la conquête, notamment celle de Ségou, Archinard s’emparera de la chancellerie de Ségou (capitale de l’Empire omarien), des reliques, des manuscrits et effets personnels d’Ahmad al-Madani et de la famille Tall. Ahmad al-Madani résidant à Nioro entre 1885 et 1891, la ville de Ségou avait à sa tête son fils ainé et homonyme Ahmad al-Madani b. Ahmad al-Madani b. Cheikh Umar (communément appelé Madani par les chroniques et sources contemporaines).

Lorsqu’ Archinard rentre en France en 1894, il rapatrie toute la chancellerie de Ségou avec lui et lègue en 1911 à la Bibliothèque nationale de France, ce qui est appelé la “Bibliothèque omarienne”, constituée de manuscrits et de multiples correspondances saisies. A la mort d’Archinard en 1911 c’est au musée d’Histoire naturelle du Havre, sa ville natale, que seront exposées les tambours de guerres, les selles/mors de cheval, et d’autres effets personnels dont le fameux sabre. Ce sabre a été exposé au Sénégal lors du bicentenaire de la naissance d’el Hadj Omar en 1997. Il est parmi les artefacts exposés au musée des civilisations noires depuis la fin de l’année 2018 à côté notamment du coran manuscrit d’Ahmad al-Madani. Le fait que ce sabre ait été pris lors de la conquête de l’Empire omarien ne fait aucun doute, cependant son appartenance à Cheikh Umar n’est entretenue que par la légende d’Archinard via la plume d’auteurs comme Jacques Méniaud.

Le sabre exposé au musée des civilisations noires de Dakar.

La bibliothèque omarienne en revanche est une mine d’or historique et socio-anthropologique. En 1985, 3 chercheurs, Nourredine Ghali, Sidi Mohamed Mahibou et Louis Brenner faisent un “Inventaire de la bibliothèque ‘umarienne de Ségou”, un travail d’archivage réalisé de 1979 à 1982. Cette bibliothèque est constituée d’un ensemble d’archives, de livres et manuscrits arabes qui forment la bibliothèque d’Ahmad al-Madani b. Cheikh Umar. Cette bibliothèque est également nommée “fonds Archinard” en référence à la conquête de Ségou d’avril 1890 et est mise à disposition des chercheurs dans la section Fonds Arabes Manuscrits Orientaux. Les documents conservés sont d’une valeur extrêmement importante tout d’abord pour savoir aborder la geste d’El Hadj Umar, de son départ du Fouta Tooro vers Sokoto, puis dans les différents État musulmans de la sous-région pour ensuite s’installer au Fouta Djallon et d’y démarrer son djihad. Du Fouta Djallon, il terminera la rédaction de son principal ouvrage Rimah, oeuvre théologique majeure pour énormément d’adeptes de la voie soufie Tijaniya. Des écrits d’El Hadj Umar, à ceux de Uthman; Abdullahi; et Muhammad Bello du califat de Sokoto. Aux souvenirs du pèlerinage et des voyages, aux documents en peul ‘ajami rédigé au Fouta Djallon, aux écrits des savants Kounta et aux correspondances avec l’État peul du Maasina, accusé d’infidélité et contre qui le jihad sera déclaré. Le règne d’Ahmad al-Madani de 1864 à 1884 correspond correspond à la tranche finale des documents de la bibliothèque ‘umarienne de Ségou, des correspondances aux documents pédagogiques, aux traités scientifiques c’est en tout 518 recueils conservés à la Bibliothèque nationale de France.

La restitution du sabre bien qu’ayant été un geste diplomatique fort ne saurait nous laisser oublier l’importance des documents que contient la riche bibliothèque omarienne. Véritable héritage de l’Histoire sahélienne, ces documents nous permettront de mieux aborder ces sociétés d’un point de vue anthropologique et sociologique. De comprendre les enjeux de pouvoirs de l’époque et les divergences dogmatiques entre les différents acteurs. Nous espérons que dans un futur proche la restitution de ces manuscrits sera au coeur du débat et des revendications.

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