So aɗa namnɗo, namnɗo gannɗo. So a wuuri, namnɗo. So a namndiima, majjata

,

Sorsorewel, poème de Ba Hamma dit “Maabal”

Article originellement publié le 1er mai 2020

 

Le poème qui suit a pour auteur Ba Hamma un personnage qui a vécu durant la première moitié du XXe siècle dans le Macina, entre Mopti et Bandiagara, et qui est plus connu sous le nom de Maabal. La vie de Maabal a drastiquement changé après sa rencontre avec Tierno Bokar Salif Tall (v.1875-1940), selon Amadou Hampaté Ba (1900-1991). Maabal menait une vie dissolue de troubadour à Mopti, Selon Hampaté Bâ, Maabal menait à Mopti, “une vie dissolue passait ses nuits dans les bouges à chanter et à boire, était presque toujours ivre et fréquentait les mauvais garçons. Les gens de Mopti l’appelaient « ce voyou de Maabal »”. Sa rencontre fortuite avec Tierno Bokar constituera un tournant pour lui; le poème Sorsorewel est le résultat de cette aspiration spirituelle et de la transformation de la vie de l’auteur, dans cette seconde partie de sa vie.

Il y’a très peu d’informations sur Ba Hamma. Maabal pourrait être un surnom dérivé de son groupe statutaire [Maabo] et le peu qu’on sait de lui vient des écrits d’Amadou Hampaté Bâ et de Théodore Monod. Ce dernier, dans son analyse du poème à l’étude ici, le décrit comme une figure qui a marqué la vie de ses contemporains de Mopti et qui était remarqué par son attachement à Tierno Bokar. Cet attachement était particulièrement remarquable vu les persécutions et l’ostracisme que Tierno Bokar a subi de ses pairs de Bandiagara, après son changement d’affiliation, de la voie omarienne à celle de Cheikh Hamallah (v.1880-1943). Apportant plus d’éléments biographiques, Monod décrit Mâbal comme né vers 1884, et le ” fils d’une potière du Kounari (région de Mopti). Il s’est attaché à Tierno Bôkar dont il allait devenir « le plus ivre des élèves »”.

La rencontre avec Tierno Bokar eut lieu durant une visite de ce dernier à Mopti. Toujours d’après Hampaté Bâ, “Tierno Bokar ne quittait presque jamais son centre spirituel de Bandiagara. Cependant une ou deux fois par an, surtout avant les grandes fêtes, il se rendait à cheval dans la grande ville de Mopti pour s’y approvisionner… Ce soir-là, Maabal, qui revenait du fleuve aperçut au loin Tierno. Intrigué par cette présence inhabituelle, il le suivit jusque dans la cour de son logeur, l’aida à descendre de cheval, dessella l’animal et le prit pour aller le laver au bord du Niger. Après l’avoir bouchonné et pansé comme il convient, il le ramena dans la cour, lui donna à manger une botte d’herbe qu’il avait ramassé en route et vint s’installer spontanément non loin de Tierno. Celui-ci, qui était assis sur une natte en peau, lui offrit la place située à sa droite.

Dès que les disciples de Tierno habitant Mopti accoururent pour le saluer, des exclamations fusèrent aussitôt : « Mais comment, Tierno ! Tu acceptes que ce Maabal, ce voyou qui passe toute la journée à boire et qui est le garçon le plus dévergondé de Mopti, s’asseye là, à ta droite ? Ah ! Si nous avions été là, jamais il ne serait rentré chez toi ! ». Tierno les regarda tous longuement. Maabal n’avait émis aucune réaction : il était là, impassible, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. « Mes chers amis, dit alors Tierno, permettez-moi de vous dire que vous faites erreur ! Cet homme qui est à mes côtés, je ne le vois pas comme vous. Pour moi, Maabal est un morceau d’or pur enveloppé dans un chiffon sale qui a été jeté sur un tas d’ordures. Ni ce qui enveloppe l’or, ni le lieu où il se trouve ne peuvent diminuer sa valeur, car ce sont des éléments extérieurs à lui-même ».

La parole de Tierno n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Maabal en avait été profondément remué…

Quelques jours plus tard, alors que Tierno était rentré chez lui à Bandiagara, Maabal sentit en lui un appel irrésistible et se mit en route pour rejoindre celui qui occupait toutes ses pensées. En quelques jours, il parcourut à pied les cent kilomètres séparant Mopti de Bandiagara et se présenta chez Tierno peu après la prière de l’après-midi. Le maître était dans son vestibule, entouré de ses disciples, en train d’enseigner. Après l’échange des salutations d’usage, Tierno engagea la conversation :

– Hé, Maabal ! Sois le bienvenu ! Et merci encore d’avoir si bien soigné mon cheval l’autre jour !

– Tierno, répondit Maabal, je suis venu te voir avec une intention bien précise. Je ne voudrais plus vivre là où tu n’es pas. Je veux vivre à tes côtés, être avec toi constamment. Parce que seul l’homme dont l’œil a su discerner le morceau d’or pur sous un chiffon sale jeté sur un tas d’ordures aura la main capable de déchirer le chiffon et de faire apparaître l’or. C’est pour cela que je suis venu vers toi.

– J’en suis heureux, mon fils, et j’accepte ta demande. Sois le bienvenu ! Nous vivrons donc ensemble… Toutefois, ce n’est pas moi qui ferais le travail : c’est à Dieu de déchirer le chiffon pour que l’or apparaisse. Je sais seulement qu’il y a de l’or, mais pour qu’il apparaisse, c’est une question de temps… As-tu un métier traditionnel ?

– Oui, je suis tisserand, et même un bon tisserand…

Tierno envoya alors quelqu’un chercher un métier à tisser. Il le fit installer dans la cour, contre le mur qui faisait face à sa propre case de prière de telle sorte que chaque fois que Maabal levait la tête, il voyait Tierno, et que chaque fois que Tierno levait la tête, il voyait Maabal.

Trois mois passèrent. Maabal travaillait à son métier, priait, regardait Tierno et écoutait son enseignement. Et un matin, Maabal l’illettré, Maabal qui n’avait même jamais fréquenté l’école coranique, Maabal qui n’avait jamais rien lu, se mit à chanter et ne s’arrêta plus. Visité par une inspiration irrépressible, il improvisait en langue peul de longues odes mystiques dont la splendeur poétique et l’élévation de pensée stupéfièrent tous ceux qui les entendaient, à commencer par les marabouts de Bandiagara. Et ses poèmes, sitôt chantés, étaient repris et colportés à travers la ville…

Une nouvelle ivresse s’était emparée de Maabal, celle de l’Amour de Dieu : « L’Amour de Dieu a pénétré en moi. Il est allé se loger jusqu’à l’intérieur de mes os et en a tari la moelle, si bien que je suis devenu aussi léger qu’une feuille que le vent balance entre terre et ciel… » De ce jour, Maabal n’a plus cessé de composer. Il était ainsi devenu l’un des plus grands poètes peuls de son temps…

La transformation fulgurante de Maabal et les hautes connaissances spirituelles dont témoignaient ses poèmes emplissaient les marabouts d’étonnement : comment un homme qui n’avait jamais étudié pouvait-il connaître, ou pressentir, de telles réalités d’ordre supérieur ? En fait, Maabal faisait mieux que les pressentir : comme disent les soufis, il les « goûtait ».

En moins de trois années, Maabal avait été tellement consumé de l’intérieur que toute enveloppe matérielle était devenue pour lui transparente. Couché dans sa case, il pouvait voir l’état du ciel à travers la toiture. Il pouvait aussi voir les gens approcher de sa case comme si les murs n’existaient pas. Il était bien devenu « aussi léger qu’une feuille que le vent balance entre terre et ciel ».”

Amadou Hampaté Ba (1900-1991), Théodore Monod (1902-2000) et Youssouf Tata Cissé (1935-2013) en 1964

Maabal fut touché par la grâce après sa rencontre avec Tierno Bokar. Le poème “Sorsorewel” fut composé durant un voyage que Maabal fit avec Tierno Bokar à Mopti, selon Théodore Monod.

” Après un voyage à Mopti, Tierno et Mâbal passent la nuit à Goundaka, sur le chemin du retour à Bandiagara. Des femmes peules en transhumance se trouvent là. Elles chantent. Mâbal écoutent. La mélodie lui plaît. Il l’adoptera pour son poème, le Sorsorewel. Sorsorewel est un substantif tiré du fréquentatif peul sorsortude, verbe exprimant l’idée d’entrer partout comme le jeune chien. Le sorsorewel est, avec une nuance légèrement péjorative, de subtilité mentale ou de petitesse physique, l’indiscret qui « met son nez partout ». Je n’en trouve pas de meilleure traduction que celle de : « fouinard ». Mais, naturellement, un « fouinard » qui pourra symboliser, dans un contexte religieux, l’inlassable quête de l’âme à la recherche de Dieu, à la poursuite du rassasiement. Le poème de Mâbal a été conservé, par la tradition orale d’abord, car on le chante encore à Bandiagara. Il a enfin été transcrit en peul, et traduit par mon collaborateur et ami Amadou Hampaté Bâ, disciple lui-même de Tierno Bôkar et dont l’âme humble et fidèle est ouverte à toutes les voix inspirées, d’où qu’elles viennent. Nous avons revu ensemble le premier état du texte en français et j’ai pu, à partir de ce travail, établir la traduction que l’on trouvera ici, et qui a tenté de concilier l’inconciliable : la nécessité d’être intelligible et l’extrême laconisme du texte peul”.

Le poème qui suit est donc la traduction du fulfulde, que firent Théodore Monod et Amadou Hampaté Ba en 1948. Nous n’avons pas trouvé la version en fulfulde où Maabal célèbre le Prophète Muhammad (PSL) et glorifie son Créateur.

1. Notre Seigneur ! Combien nous fût-il providentiel !
Lui qui par amour nous a créés.
Il ne [nous] a pas égarés, [mais] nous a fait reconnaître
Son Prophète, l’Eminent par-dessus tous.

2. Que ma prière constante soit
En faveur de l’ami de ce Puissant
Seigneur réalise notre rencontre
Amen sur toute invocation

3. Daigne de plus consentir que je réalise
Ma résolution ; que mon cœur parvienne
A chanter l’Envoyé comblé
De dons et exaucé en toutes ses prières.

4. Tu as créé. Tu as dit : J’aime,
Dans les cœurs de ceux que tu aimes tu as introduit,
Dedans a été semé et a poussé
L’amour de Celui que tu as préféré à tout.

5. Tu as créé le ciel et la terre.
Tu as semé les êtres en pourvoyant
A leur nourriture. Oh ! racle la rouille
De mon cœur, toutes ses souillures.

6. Ahmed! Tes mérites surpassent,
Les cieux, les montagnes, les plantes,,
Et cette terre qu’à étendue Dieu :,
Inutile de citer tout ce qu’elle supporte.

7. Celui qui a cité les plantes est un insensé,
Un homme ivre dont la raison s’est envolée.
Ne le blâmez pas pour ce qu’il a décrit,
Il est ivre sans cesse

8 .L’amour l’a vanné, et émacié,
Il l’a scellé, lui ravissant son esprit,
Il a pénétré dans son cœur, s’y est caché,
Comme dans les organes et les os de tout son corps sourd

9. Fais durer cet état jusqu’à ce qu’il devienne complètement,
Et qu’il tourne le dos au monde matériel malodorant,
Jusqu’au jour où la mort fondra sur lui subitement,
Mort qui a fait « retourner » toutes les génération précédentes

10. J’ai brisé le lien de l’ennemi de Dieu,
Ahmed! Te voir est mon seul souci,
Qui me presse plus que le désir de la nourriture,
Et de toutes friandises.

11. Un « fouinard » dévia de sa route, il se glissa,
Sous des arbres mûrs aux fruits répandus.
Il se mit à en ramasser mais, accablé,
Perdit la tête ne sachant lesquels choisir parmi tant.

12. Ils sont savoureux et sans égaux :,
Du miel! Il saisit et fait palpiter le cœur… ,
Tes Mérites surpassent la finesse d’un parfum,
Tout suavité et douceur.

13. Je suis submergé par une mer.,
Mon amour guette l’apparition de la lune,
Puissé-je gagner et m’écrier : « Croissant,
Apparu chargé de toute beauté. »

14. À l’instant où tu ordonnas un scintillement,,
La tente des ténèbres fut arrachée,
La forteresse de la débauche s’écroula ,
Et un feu brillant jaillit, de tous côtés.

15. Mes yeux ont clignoté,
Alors que j’étais enivré,
Mon esprit s’est détourné,
En les abandonnant de toutes les voies de ce monde.

16. Dès lors l’Ennemi de Dieu s’est enfui,
Me laissant en paix.
Mes péchés tombés, je suis dans la joie,
Loué sais-Tu pour tous tes dons !

17. Je m’abattrai, prosterné,
Pour rendre grâces à l’Aimant,
Le Secourable, l’Unique,
Quand Il voudra me faire entièrement revenir à moi.

18. Un bienfait a été répandu,
Les ténèbres ont été dissipés,
Mâbal a été « rapproché »,
Avec tous les amis de Dieu lot les croyants.

19. Ma poitrine est chargée,
Du poids de mon amour pour Ahmed.,
Un parfum soudain s’est exhalé,
Que je ne puis comparer à rien d’autre.

20. O Roi Très-Haut, ,
Prompt à la miséricorde,
Le Savant et le Sage,
Habile à tous travaux.

21. Fais-moi sortir de cette forteresse de pierre, ,
Fais-moi entrer dans la « barque qualifiée »,
Fais-moi dépouiller la tunique « marquée »,
Purifie totalement mon être intérieur.

22. Tu as appelé, nous avons répondu ;
Je ne dis pas que ce fut par un son articulé,
Mais par un effet de ta volonté,
Créateur de toutes les créatures.

23. Les uns ont accepté disant : Nous sommes décidés ,
D’autres, d’abord récalcitrants, se sont repentis,
D’autres encore, qui avaient cru, ont apostasié,
Pour aller rejoindre tous les incrédules.

24. Place-nous parmi les croyants.
Eloigne-nous des méchants.
C’est Toi qui as donné à ceux qui ont reçu,
Toi qui as frustré ceux qui n’ont rien eu.

25. Tu as méprisé la demeure périssable,,
Tu as prédestiné des têtes à la bonne chance,,
Qui demain entreront dans la cité,
De toute grâce et privilège.

26. J’implore pour cette Chose mystérieuse, ,
Celle que tu as placée dans un étui,
Et qui nous a transmis le message,
Nous te rendons grâce de tout.

27. Veuille me guérir de mon mal,,
Daigne garantir mon affaire,
Fais pleuvoir sur moi,
La grande averse de tous tes bienfaits.

28. Que je rencontre une récompense.
Veuille accorder une réponse favorable,
Pour la Tradition et pour le Livre,
Et pour tous ceux qui ont cru.

29. Tu es silencieux, tu as des silences qui suffisent,
Toi qui as fait couler les fleuves sur la terre.
Accorde-moi la qualité du « bien intentionné »,
Toujours sur le droit chemin de la dévotion pour Toi.

30. Dirige-moi bien par égard pour ta droiture.
J’implore par le Véridique successeur,
Ton compagnon, adorateur du Dieu munificent,
Excellent sur tous les croyants.

31. J’implore par les trois portés à quatre,
Les six portés à dix,
Par leurs enfants et petits-enfants,,
Tous de noble race.

32. J’implore par tous les Compagnons,
Ansar et Muhajirîn,
Ceux de la première heure comme ceux qui ont suivi,
Hommes et femmes tant qu’ils sont.

33. Je n’omets point les mères,
Qui sont aussi les nôtres bien-aimées,
Certes elles sont pures,
De toute souillure.

34. Oh, donne jusqu’à ce que j’aie en abondance,
Oh, montre jusqu’à ce que je trouve.
Oh, fais-moi me conformer à ce qui est droit jusqu’à ce que je sorte,
Et que je quitte toutes les voies illicites !

35. Omnipotent, tu es glorieux ;
Tu as donné : nous avons obtenu,
Tu as dit : « Demandez ». Tu en as rassasié. ,
C’est pourquoi nous te demandons tout.

36. Par la louange nous le remercions,
O Dieu, de tes grâces.
Accrois pour nous tes munificences,
Créateur de toutes les créatures.

37. Oh, Omniprésent par ta puissance,
Qui a fait paraître le ciel :
Exauce doublement nos vœux,
Protège-nous de tout mal.

38. Oh, toi qui as semé les astres,
Et imposé la mort aux vivants,
Mais qui, Toi, ne cesses de vivre,
Et de rendre la vie à tout ce qui est mort.

39. Oh, Toi qui as répandu les nuages,,
Oh, Toi qui agis suivant Ta volonté,
Doué d’ouïe et de vue,
Auquel rien n’est semblable.

40. Que ma prière, semblable aux fleuves,
Et aux averses,
Soit sur le Maître des sceaux,
Modèle de toute créature.

41. Que soit comblé le groupe,
Qui a accepté de mourir,
Quand la guerre l’a menacé ,
Et où l’on rivalise en tout bien.

42. Notre Seigneur fasse miséricorde,
A celui qui a épousé Marie,
La Copte de l’Euphrate,
Deuxième des précédentes.

Sources:

Théodore Monod. 1947. “Un poème mystique soudanais: Sorsorewel (Le fouinard0 du poète Mâbal traduit du peul en français par Amadou Hampaté Bâ”, Le Monde non-chrétien, no. 2 (avril-juin), pp.217-228

Théodore Monod. 1948. “Un poème mystique soudanais présenté par Théodore Monod”. Présence africaine, no.3 (mars-avril): 241-250.

Amadou Hampaté Bâ. 1980. Vie et Enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara (Paris: Seuil)

Amadou Hampaté Bâ. 1994. Oui mon commandant! (2e partie Mémoire) (Paris: Actes Sud)

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